La crise géopolitique au Moyen-Orient est le dernier épisode d’une série d’événements politiques que les investisseurs ont dû surmonter ces dernières années. Elle semble avoir une incidence sur le comportement des ménages en matière d’épargne. En Europe, les ménages sont plus réticents à dépenser qu’avant la pandémie et accumulent ainsi un surplus d’épargne significatif (voir graphique 27). Peut‑être en raison d’une incertitude politique persistante, ils conservent une part importante de cette épargne supplémentaire en liquidités.
Cependant, le coût d’opportunité de ce climat de peur commence à devenir significatif. Les taux d’inflation plus élevés érodent la valeur des liquidités en dépôt, entraînant une perte importante par rapport au pouvoir d’achat qu’aurait procuré l’investissement de cette épargne (voir graphique 28).
Néanmoins, les risques invoqués par les investisseurs sont compréhensibles. Nous mettons en exergue deux risques clés et la manière dont les investisseurs peuvent allouer leurs fonds, tout en bénéficiant d’une certaine protection.
Le détroit reste fermé
Le risque : Le principal risque de notre scénario de base concerne l’évolution de la crise géopolitique entre les États-Unis et l’Iran. Ces dernières années, les négociations ont frôlé un accord à plusieurs reprises, avant d’échouer au dernier moment.. Ces négociations englobent quatre enjeux particulièrement délicats. L’Iran cherche à obtenir un certain contrôle à moyen terme sur le détroit d’Ormuz, avec la possibilité de prélever des droits de passage sur les navires qui l’empruntent ; le dégel des actifs iraniens sous sanction ; et l’assurance qu’Israël ne lancera pas de nouvelles attaques contre le Liban. Les États-Unis veulent obtenir des garanties que l’Iran renoncera à ses capacités nucléaires.
Notre scénario de base table sur la réouverture du détroit, même en l’absence d’accord sur un grand nombre de ces questions, tout simplement parce qu’il serait trop coûteux pour les États-Unis comme pour l’Iran d’être à l’origine d’une récession mondiale. Cependant, il est probable que l’analyse politique de la situation diffère de l’analyse des enjeux économiques.
Une crise prolongée doit donc être envisagée comme un risque majeur, y compris la possibilité que le détroit reste fermé pendant une longue période. Cette situation pourrait provoquer une pénurie d’approvisionnement en pétrole et porter le prix du baril au-delà des 150 dollars US. Dans ce cas, les moteurs de la croissance que sont la consommation et l’investissement des entreprises seraient touchés, ce qui conduirait probablement à une véritable récession mondiale.
À l’approche des élections de mi-mandat, le gouvernement américain pourrait mettre en place de nouvelles mesures de relance budgétaire pour atténuer les impacts négatifs de la hausse des prix du pétrole. Une telle intervention pourrait limiter le ralentissement de la croissance, mais avec des conséquences négatives sur un ratio déficit/PIB déjà élevé, qui pourrait déstabiliser les marchés des obligations d’État.
En Europe, l’activité pourrait être davantage menacée, en raison de la vulnérabilité énergétique de la région. La Commission européenne paraît disposée à n’octroyer qu’une faible latitude aux États membres pour déployer des mesures de soutien aux ménages affectés par la hausse des coûts de l’énergie, mais pourrait toutefois assouplir sa position en cas de scénario extrême. La crise énergétique et géopolitique pourrait augmenter la pression exercée sur les gouvernements européens qui doivent augmenter leurs investissements dans les infrastructures telles que, la sécurité et la défense, bien que les calendriers de mise en œuvre soient vraisemblablement étalés dans le temps. L’Asie pourrait également être vulnérable, compte tenu de la forte dépendance de nombreux pays aux importations d’énergie. Cela pourrait se traduire par une détérioration des balances commerciales, une baisse des réserves de change et un affaiblissement des devises.
Le ralentissement de la croissance mondiale serait assorti d’une hausse de l’inflation, conduisant à un scénario de stagflation. Dès lors, les banques centrales seraient confrontées à un choix difficile : relever leurs taux pour maitriser l’inflation ou les maintenir inchangés pour ne pas pénaliser davantage la croissance. L’inflation étant déjà au‑dessus de l’objectif depuis plusieurs années, les banques centrales pourraient privilégier une orientation plus restrictive afin d’éviter un désancrage des anticipations. Elles chercheraient ainsi à ne pas reproduire le retard observé en 2022, lorsque le resserrement monétaire, engagé tardivement, avait contribué à une forte poussée inflationniste.
Marchés : Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz créerait un environnement défavorable pour les marchés actions et obligataires. S’agissant des actions, les importateurs d’énergie et les secteurs exposés aux taux d’intérêt seraient probablement les plus durement touchés. Une stratégie plus défensive et axée sur la qualité serait le choix le plus approprié pour atténuer l’impact d’une baisse des marchés boursiers. Dans un tel environnement, il n’est pas certain que le secteur technologique mondial jouerait un rôle défensif. La raréfaction de la croissance pourrait conduire les capitaux mondiaux à affluer vers ce secteur du marché. Toutefois, la hausse de l’inflation et les programmes de soutien budgétaire, qui entraînent une hausse des rendements obligataires à long terme, pourraient pénaliser les actions de croissance, d’autant plus que la baisse probable des investissements des entreprises réduirait encore la capacité des valeurs technologiques à dégager un retour sur leurs investissements.
En cas de choc inflationniste sévère, les matières premières afficheraient de bonnes performances et les actifs réels, tels que le bois et les infrastructures de base, devraient offrir une couverture solide. Dans un scénario d’inflation chronique, l’or pourrait également jouer un rôle important de diversification, malgré une volatilité potentiellement élevée.
L’euphorie technologique s’estompe
Le risque : Au premier trimestre, une saison des résultats solide dans la technologie a ravivé l’appétit des investisseurs, avec toutefois un positionnement sélectif, privilégiant les fabricants de composants de la chaîne d’approvisionnement de l’IA et l’exposition aux marchés émergents, en particulier la Corée du Sud et Taïwan. Le risque majeur est celui d’un affaiblissement de la confiance à l’égard de l’IA si la demande d’infrastructures du secteur s’avère inférieure aux anticipations. Le principal fait déclencheur pourrait venir de signes d’essoufflement de la demande émanant des fournisseurs des modèles les plus en vue, ou de déclarations plus réservées de la part des dirigeants d’entreprises. Tout signe d’une demande pour l’IA plus faible que celle intégrée à ce jour dans les anticipations renforcerait les inquiétudes concernant les surcapacités, la baisse des cours et la compression des marges. Aux États-Unis, la croissance ralentirait sur fond de baisse des dépenses d’investissement liées à l’IA et d’effet de richesse négatif pour les ménages pouvant affecter les dépenses de consommation.
Marchés : Ce scénario serait défavorable aux actions, en particulier aux États-Unis et en Asie émergente. Le manque relatif de valeurs technologiques en Europe ne serait plus interprété comme une faiblesse, mais comme un atout. Les valeurs défensives surperformeraient probablement les valeurs cycliques. Les inquiétudes entourant le capital-investissement et le crédit privé seraient renforcées, en raison de leur exposition à la technologie.
Dans ce scénario, nous pensons que les obligations core offriraient une couverture bienvenue, car la corrélation entre les actions et les obligations redeviendrait négative. Les titres obligataires de qualité supérieure et à long terme pourraient offrir un potentiel de hausse significatif. Une baisse de 200 points de base du rendement des bons du Trésor américain à 10 ans, évolution probable dans un scénario de récession, représenterait un rendement de 20 % sur 12 mois.
Ce n’est pas que du négatif, il existe un risque haussier non pris en compte dans les prix
Le risque : Il existe un scénario dans lequel une résolution rapide du conflit au Moyen-Orient s’accompagne d’une baisse significative des prix de l’énergie l’année prochaine, car les dommages structurels subis par l’OPEP affecteraient le comportement des producteurs de pétrole. Chaque grand producteur tenterait d’extraire autant de valeur que possible de ses actifs pétroliers restants, apportant un soutien majeur à la croissance. En parallèle, à mesure que les entreprises adopteront les nouvelles technologies et en tireront les gains de productivité correspondants, nous pourrions observer une progression bien plus marquée des bénéfices dans l’ensemble des secteurs de l’économie. La combinaison de ces deux possibilités créerait un scénario équilibré idéal (« Goldilocks »), avec une dynamique positive pour 2027.
Marchés : Nous pensons que cet environnement serait très favorable aux actifs risqués à l’échelle mondiale.. Les investisseurs disposant de liquidités doivent garder à l’esprit que les valorisations du marché n’intègrent pas pleinement un scénario idéal.
