L’essor rapide du crédit privé, associé aux critiques récentes visant cette classe d’actifs, a conduit certains investisseurs à s’interroger sur son rôle potentiel dans le déclenchement d’un mouvement d’aversion pour le risque. Nous identifions plusieurs facteurs qui limitent le risque que le crédit privé entraîne une menace systémique pour les marchés mondiaux des actifs à risque.
Risque n° 1 : Assèchement du financement du crédit privé
La première manière dont le crédit privé pourrait devenir un risque systémique serait un tarissement des financements de cette classe d’actifs venant compliquer le refinancement des prêts par les entreprises ou l’obtention de nouveaux crédits. Cette situation pourrait fragiliser les actifs alternatifs cotés, comme la dette à haut rendement, et, à terme, priver les entreprises des financements nécessaires pour soutenir l’activité économique, ce qui affecterait l’économie réelle. Nous discernons plusieurs facteurs qui limitent ce risque.
Tout d’abord, la grande majorité du crédit privé est financée par le biais de véhicules institutionnels fermés, plutôt que par des structures de détail semi-liquides. Bien que les fonds de détail aient attiré l’attention en raison de tensions sur les rachats, ils ne représentent que 15 % environ des actifs mondiaux du crédit privé. Le financement par des investisseurs institutionnels, qui représente la part du lion des capitaux de cette classe d’actifs, est largement investi dans des fonds qui n’offrent pas de liquidité périodique, et s’inscrit donc sur le long terme (voir graphique 23).
De fait, ces investisseurs continuent d’allouer du capital à des stratégies de crédit privé, en dépit des préoccupations récentes liées à cette classe d’actifs. Si les levées de fonds ont ralenti après leur pic post-pandémie, la demande émanant des investisseurs à long terme reste positive (voir graphique 24).
Il convient de noter que, même si les nouvelles levées de fonds ont fortement ralenti, le secteur a accumulé ces dernières années des volumes importants de capitaux non investis (voir graphique 25). Ce stock de capitaux non appelés offre aux gérants une marge de manœuvre pour poursuivre le déploiement des capitaux et soutenir l’activité de refinancement des emprunteurs pendant une période prolongée, sans dépendre de nouvelles collectes de fonds. Cela constitue une protection importante contre tout ralentissement à court terme des collectes de fonds auprès des investisseurs particuliers.
Il convient également de rappeler que malgré son essor rapide, le crédit privé reste une composante relativement limitée de l’écosystème financier au sens large. Le crédit privé ne représente en effet qu’environ 9 % de l’endettement des entreprises, lesquelles continuent de trouver l’essentiel de leurs financements auprès des banques, sur les marchés publics et auprès d’autres apporteurs de capitaux.
Risque n° 2 : Les pertes liées aux prêts privés affectent la solvabilité et créent des problèmes dans d’autres compartiments du système financier
Le second risque réside dans une éventuelle hausse des défauts au sein des portefeuilles de crédit privé pouvant provoquer des pertes se propageant aux bilans d’autres acteurs du système financier et générant des problèmes systémiques. Ce risque a attiré l’attention, car une proportion élevée des fonds de prêt direct a accumulé une exposition significative aux entreprises du secteur des logiciels et de la technologie ces dix dernières années (voir graphique 26).
L’évolution des cours des actions cotées montre que les progrès rapides de l’intelligence artificielle (IA) ont induit une incertitude accrue quant aux perspectives de bénéfices à long terme de certaines de ces entreprises et à leur capacité à honorer leurs obligations futures de remboursement. La crainte est de voir augmenter les défauts et les pertes au cours des prochaines années, en particulier dans certains secteurs.
Cependant, il existe actuellement peu de signes d’une détérioration générale des fondamentaux globaux du crédit. Si les taux de défaut ont légèrement augmenté, ils restent faibles par rapport aux normes historiques. Et, bien que des indicateurs plus larges des difficultés financières, tels que les intérêts capitalisés en nature (PIK), les modifications des engagements financiers et les dérogations accordées aux emprunteurs, aient nettement augmenté ces dernières années, ils se sont repliés au cours des derniers trimestres.
De plus, pour qu’un problème de solvabilité devienne systémique, les pertes doivent affecter les institutions responsables de la création de crédit. Historiquement, ces événements se sont produits lorsque les pertes étaient concentrées au sein de banques fortement endettées.
Lors de la crise financière mondiale, nombre de banques opéraient avec des ratios de levier d’environ 10 fois et étaient fortement exposées au crédit hypothécaire. Pour certaines d’entre elles, les prêts immobiliers résidentiels et commerciaux représentaient près de la moitié du total des portefeuilles de prêts. À mesure que les pertes augmentaient, les capitaux propres des banques s’érodaient, obligeant ces institutions à se désendetter, à réduire leurs prêts et à lever des capitaux. La contraction de l’offre de crédit qui en a résulté a amplifié la crise économique et transformé la correction du marché immobilier en une crise financière plus large.
La structure actuelle du marché du crédit privé est sensiblement différente. L’essentiel du risque de crédit est supporté par des fonds de pension, des assureurs, des fonds souverains et d’autres investisseurs institutionnels à long terme, plutôt que par des banques de dépôt. Bien que les banques mondiales restent impliquées par le biais de lignes de souscription ou de financement relais et d’autres accords de financement, leur exposition au crédit privé est estimée à environ 12,5 %. De plus, les fonds de crédit privé ont généralement recours à un effet de levier relativement modéré, souvent de l’ordre d’un multiple d’endettement, par rapport au levier nettement plus élevé utilisé par les banques à la veille de la crise financière mondiale.
Par conséquent, même si les défauts devaient augmenter de manière significative, les pertes seraient moins susceptibles d’affecter les institutions responsables de la création de crédit dans l’ensemble de l’économie par rapport à 2008. Le scénario le plus probable serait plutôt une baisse des rendements pour les investisseurs, un moindre niveau d’engagements futurs et, progressivement, une contraction de l’offre de crédit dans ce segment, plutôt qu’un choc de bilan susceptible de déclencher un assèchement généralisé du crédit.
Un risque existe, sans être le facteur déterminant
Le crédit privé sera sans aucun doute exposé à des épisodes de tension, et l’on peut s’attendre à une légère hausse des défauts au cours de l’année. Toutefois, pour que le crédit privé remette en cause notre scénario favorable aux actifs risqués ces tensions devraient limiter l’offre de crédit pour l’ensemble de l’économie, ou déclencher un événement de solvabilité déstabilisant.
Les données actuelles suggèrent que ces risques sont relativement faibles. En effet, la classe d’actifs ne représente encore qu’une part modeste de l’endettement total des entreprises, les fondamentaux du crédit restent globalement solides, les capitaux engagés non investis sont abondants, les risques de liquidité sont contenus par les limites de rachat, et l’exposition des banques reste limitée.
Même si les tensions potentielles sur le marché du crédit privé font partie des risques à surveiller, nous n’y voyons pas, à ce stade, de motif suffisant pour remettre en cause notre position orientée vers des actifs risqués en 2026.
