Utiliser le marché obligataire pour financer les dépenses d’investissement à long terme liées à l’IA est une décision rationnelle, et non un signe de tension financière.
Les récents gros titres concernant d’importantes émissions obligataires liées à l’IA par les hyperscalers ont suscité des questions légitimes de la part des investisseurs. Les géants de la tech s’endettent-ils soudainement pour financer d’énormes dépenses d’investissement en IA ? Et cela crée-t-il de nouveaux risques pour les marchés du crédit et les investisseurs ?
Au niveau de l’émetteur, nous pensons que la réponse est non. Les entreprises publiques et privées au cœur du développement de l’IA disposent de bilans très solides. Comme le montre l’analyse, le ratio dette/valeur d’entreprises de ce groupe reste confortablement inférieur à 5 %, à une exception près. Dans certains cas, ces sociétés détiennent plus de liquidités que de dettes, se retrouvant ainsi en position de trésorerie nette même après les récentes émissions obligataires, ce qui témoigne de la solidité de leur bilan.
Alors, si la phase initiale d’investissement a été financée par des capitaux propres et de la trésorerie, pourquoi émettre de la dette ? Pour les équipes de direction, il ne s’agit pas d’un signe de tension, mais d’un exercice d’efficacité du capital. L’émission de dette permet aux entreprises de :
- Sécuriser un financement à long terme adapté à la nature pluriannuelle des investissements en IA et centres de données.
- Préserver la trésorerie au bilan pour plus de flexibilité, des rachats d’actions et d’autres opportunités stratégiques.
- Dans la plupart des cas, le coût de la dette de catégorie « investment grade » reste attractif par rapport au coût des capitaux propres.
En résumé, utiliser le marché obligataire pour financer les dépenses d’investissement à long terme liées à l’IA est une décision rationnelle, et non un signe de tension financière.
La question la plus importante, selon nous, est de savoir ce que cette vague d’émissions implique pour les marchés du crédit dans leur ensemble. La taille de ces opérations obligataires est considérable. À titre d’exemple, Meta a récemment émis environ 30 milliards de dollars via une émission en six tranches liée aux dépenses de centres de données, alors que l’offre totale de nouvelles obligations « investment grade » depuis le début du mois s’élève à environ 136 milliards de dollars. Lorsqu’un seul émetteur représente près de 25 % de l’offre, cette concentration a des implications sur les valorisations et la liquidité. Amazon et d’autres ont également annoncé ou réalisé de nouvelles émissions, augmentant encore l’offre du secteur technologique.
À court terme, une telle offre sectorielle concentrée et irrégulière peut exercer une pression à la hausse sur les spreads, le temps que le marché absorbe ces nouvelles émissions, en particulier au niveau des maturités longues. En effet, les spreads du secteur technologique se sont élargis, passant de 69 points de base à la mi-août à 88 points de base actuellement. Par ailleurs, l’univers « investment grade » est devenu plus exposé à la technologie, ce qui accroît le risque de concentration pour les investisseurs passifs et renforce la nécessité d’une sélection active des titres. Le poids du secteur technologique est passé de moins de 2 % du marché du crédit « investment grade » en 2005 à environ 10 % aujourd’hui.
Pour les investisseurs, la principale conclusion est que le risque n’est pas que les leaders de l’IA deviennent soudainement surendettés; selon la plupart des indicateurs de bilan, ces entreprises restent très solides, et leur recours à la dette s’apparente à un choix de financement discipliné. La question la plus pertinente est de savoir comment cette nouvelle offre technologique influence la pondération sectorielle, la composition des indices de référence et les niveaux de spreads. Nous pensons que les périodes d’élargissement temporaire des spreads offrent des opportunités pour ajouter des émetteurs de grande qualité.
En résumé, il s’agit moins d’une dégradation de la qualité de crédit des géants de la tech que de la manière dont les investisseurs s’adaptent à une présence technologique plus importante et plus influente sur le marché du crédit « investment grade ».